David Vissière s’est retrouvé sous les feux de l’actualité début avril. A 34 ans, ce polytechnicien a décroché le prestigieux prix MIT Technology Review 35 (TR 35) qui distingue les entrepreneurs français de moins de 35 ans les plus prometteurs. Il est le président de la jeune entreprise Sysnav qu’il a fondée fin 2008. Cette start-up développe des capteurs de géolocalisation qui fonctionnent sans GPS. Car, les systèmes à base de signaux radiofréquences sont très imprécis voire inutilisables en zones couvertes (centre commercial, bâtiment, parking, métro, forêt, etc). La solution de navigation de Sysnav se passe donc du GPS ; elle repose sur une centrale inertielle, dont le fonctionnement est similaire à celle que l’on trouve dans un avion de chasse par exemple, mais dont le principe physique a été repensé pour aboutir à une innovation de rupture.

Sysnav a mis au point un système de localisation et de guidage de haute précision dans un encombrement réduit et à un coût incomparablement plus bas que celui des actuels systèmes inertiels haut de gamme ! L’entreprise emploie aujourd’hui une quinzaine d’ingénieurs issus des plus grandes écoles et devrait réaliser fin 2014 un chiffre d’affaires d’environ 1,5 millions d’euros. Pour tout savoir sur cette révolution annoncée, Digital MIF s’est entretenu avec ce brillant inventeur.

David Vissière, Président de Sysnav

David Vissière, Président de Sysnav : « Nous démocratisons la centrale inertielle haut de gamme »

Comment avez-vous mûri votre innovation ?

Nous n’étions pas focalisés sur le marché, mais plutôt sur la technique. Je travaillais au ministère de la Défense dans le centre qui traite des problématiques de navigation pour l’ensemble des applications, du piéton jusqu’au sous-marin en passant par l’avion de chasse ou le blindé. Je suis arrivé en tant qu’ingénieur d’armement au LRBA (Laboratoire de Recherches Balistiques et Aérodynamiques) en 2004. Dans les missions qui m’étaient confiées, il y en avait deux types. La première portait sur des applications de très haute précision qui utilisent de la navigation inertielle relativement classique avec des capteurs (accéléromètre, gyromètre…) capables de reconstituer une trajectoire comme ce que l’on peut trouver dans un missile balistique. La seconde abordait les questions liées à l’utilisation des capteurs inertiels très bas coût, comme ceux embarqués dans les téléphones portables avec notamment un volet de recherche axé sur les champs d’application pour lesquels on ne peut pas utiliser une centrale inertielle haut de gamme en raison de son coût et de son encombrement.

Comment se caractérise une centrale inertielle haut de gamme ?

Un tel système mesure 45 cm de côté, coûte plus de 100 000 euros, consomme plusieurs watts et pèse plusieurs dizaines de kilos. Il se destine plus à l’avion de chasse ou au sous-marin qu’au piéton ou au mini-drône ! Il existe plusieurs gammes de capteurs avec, en haut, la centrale de navigation capable de reconstituer la trajectoire, au milieu les systèmes capables de trouver le nord et maintenir une orientation, et en bas, tous les outils qui fournissent une orientation plutôt mauvaise.

Dans ce spectre, où se positionne votre innovation ?

La clé du système que l’on a développé a été de concevoir des capteurs à très bas coût capables de réaliser ce que sait faire une centrale inertielle haut de gamme, c’est-à-dire calculer une trajectoire en accédant à la vitesse. Il y a vingt 20 ans, on avait le GPS militaire qui coûtait une fortune et qui prenait une énorme place. Aujourd’hui, un GPS coûte quelques euros et occupe quelques millimètres de côté. Par analogie, notre système propose les mêmes fonctionnalités qu’une centrale inertielle très onéreuse pour un coût de l’ordre de celui d’un GPS. Par contre, dans le principe physique, ce n’est pas de la miniaturisation : on ne réduit pas la taille des capteurs, on change de principe physique. Quand je me promène dans un bâtiment avec trois petites boussoles – dans un smartphone, il s’agit de trois petits magnétomètres – je vais me rendre compte qu’elles n’indiquent pas toutes exactement le même nord. L’écart entre ces trois boussoles, je peux les relier à une information de vitesse qui permet, d’un côté, d’améliorer la précision d’orientation d’une centrale inertielle très bas de gamme, de l’autre, de calculer une trajectoire.

L’application qui consiste à guider un piéton dans une zone couverte à partir d’un système embarqué dans un téléphone verra forcément le jour dans les prochaines années !

A quel stade de développement en êtes-vous ?

Dans un premier temps, il nous fallait réussir à passer d’une idée et d’un brevet à un prototype. Pendant cette phase, nous avons cherché des partenaires prêts à financer ce développement sur des marchés de niche à faible volume. Nous avons ainsi signé des partenariats avec des sociétés comme Parrot sur l’AR Drone (voir vidéo ci-dessous), Sagem, le ministère de l’Intérieur ou le ministère de la Défense. Ensuite, quand on a démontré que notre système avait du sens pour une application de niche, il nous a fallu aller au bout du prototype testable par un utilisateur. C’est cette seconde phase que nous venons de terminer avec des capteurs opérationnels prêts à être intégrés. La prochaine phase va consister à cibler des marchés plus importants en termes de valeur et de volume, mais qu’il est difficile de financer. Cela demande un produit plus abouti, des capacités financières beaucoup plus importantes, et de savoir produire en grosses quantités.

Comptez-vous attaquer le marché du smartphone ?

Sur un marché de valeur, on est plutôt sur quelques milliers d’euros par système. Sur des marchés de volume, on est plutôt sur quelques millions de pièces et quelques dizaines d’euros par système. Notre jeune PME industrielle souhaite en priorité adresser des marchés de valeur, entre 1000 et 10 000 pièces par an, avec un prix unitaire de quelques milliers d’euros. C’est ce qui nous semble le plus raisonnable à ce jour. Les marchés de volume nous intéressent beaucoup. Aujourd’hui, on commence tout juste à étudier cette possibilité. Si nous prenions cette direction, ce serait avec une logique de licence. Ce dont nous sommes sûrs, et nous ne savons pas encore qui en sera l’auteur, c’est que l’application qui consiste à guider un piéton à partir d’un système embarqué dans un téléphone verra forcément le jour dans les prochaines années !

Votre système tiendrait dans un smartphone ?

La carte électronique du système de navigation de Sysnav

La carte électronique du système de navigation de Sysnav

Notre carte qui intègre des composants électroniques du marché ne pourrait pas tenir dans un smartphone. Pour y parvenir, il faudrait réaliser un ASIC (application-specific integrated circuit) qui remplit la fonction de navigation magnéto-inertielle. On est tenté d’aller dans cette direction, mais le choix n’est pas immédiat. Est-ce que je vais sur un marché de volume ou de valeur ? Est-ce que je commence par du véhicule militaire, du véhicule minier, par des grues ou des transports de valeur ? Est-ce que je commence en France ou à l’étranger ? Sur quel partenaire industriel m’appuyer pour une production en volume ? Nous démarrons l’étude de marché, mais il faut bien comprendre que le premier véhicule opérationnel embarquant notre technologie date seulement de l’été dernier.

Quels autres marchés vous intéressent ?

Il y a sûrement des solutions à développer sur la notion de parking intelligent et de guidage jusqu’à une place de parking disponible. Mais c’est un écosystème que l’on connait moins et que l’on aborderait plus avec une logique de partenariat qu’avec une approche d’équipementier. Il y a un autre marché qui nous semble opportun, c’est celui des jeux vidéo et notamment ceux qui font appel à la réalité augmentée où l’on a besoin de connaître la trajectoire du joueur. Nous explorons également le potentiel du marché de la robotique et en particulier celui des AGV (Automatic Guided Vehicle), les véhicules automatisées autonomes.

A côté de l’AR Drone, vous pouvez me donner quelques exemples concrets de projets qui ont fait appel à votre système ?

Du côté militaire, Sagem a sorti une centrale de navigation pour bateaux, baptisée BlueNaute, qui fonctionne sans maintenance et à laquelle nous avons participé. Par ailleurs, pour la Pitié-Salpêtrière, nous avons développé complètement un système de mesure d’activité pour ajuster les traitements en temps réel.

Vous avez déjà levé des fonds ?

Nous sommes actuellement très sollicités par les investisseurs, mais, nous n’avons toujours pas levé de fonds. C’est la particularité de notre modèle. Nous sommes une bonne bande d’ingénieurs, pas toujours très à l’aise pour faire un business plan, mais qui savent vendre ce qu’ils savent faire. Mais à force de travailler avec nos clients, nous avons compris de nombreux éléments de marché.

> Vidéo de présentation de l’AR Drone de Parrot, piloté par David Vissière, sur le Cebit 2010