Le sujet revient en force dernièrement. Le financement des phases d’amorçage et de développement d’une start-up ne suffit pas à la transformer en ETI (entreprise de taille intermédiaire). L’accès à la commande – publique et privée – jour un rôle essentiel dans l’accélération de la croissance d’une jeune entreprise. Dans une récente interview, Alain Garnier, CEO de Jamespot et Président d’Efel, ne disait rien d’autre. Et pourtant, la pratique est bien loin des attentes des patrons de PME. En Ile-de-France, la part des commandes passées par les grands donneurs d’ordre publics est inférieure à 1/5ème du chiffre d’affaires des PME franciliennes de la filière logiciel-optique. Le pôle de compétitivité francilien Systematic fait de cette thématique un cheval de bataille. Avec Syntec Numérique, l’Afdel, le Comité Richelieu et Pacte PME, il a rédigé une note remise à Jean-Lou Blachier, le médiateur national des marchés publics. Laquelle émet trois propositions : la création d’une place de marché référençant les produits et services innovants de PME à destination des acheteurs, un Pacte d’achats innovants et un Observatoire des achats publics aux PME innovantes. Pour commenter cette initiative, Digital MIF a interviewé Jean-Noël de Galzain, Président de Wallix, Médiateur délégué par la Médiation de la Commande publique et vice-Président du Pôle de compétitivité Systematic

Jean-Noël de Galzain, Vice-Président du Pôle de compétitivité Systematic

Jean-Noël de Galzain, Vice-Président du Pôle de compétitivité Systematic : « L’innovation ne rencontre pas son marché »

Vous estimez que les grands donneurs d’ordre doivent faire preuve de patriotisme économique comme savent très bien le faire nos partenaires européens et internationaux. A quels pays pensez-vous ?

A quels pays je ne pense pas vous voulez dire ! Depuis 1953, il existe un Small Business Act aux Etats-Unis. Un modèle suivi par le Japon pour favoriser leur propre tissu industriel. On a aussi l’exemple de l’Allemagne. Les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont très friands de réglementations faisant la part belle à leur industrie et services nationaux. Le problème, c’est quand on tient un discours patriotique, on qualifie ce discours de « franco-français ». Ce n’est pas du tout le cas. Le patriotisme économique, c’est une simple logique de bon sens, et une question d’intelligence économique. On est dans un pays où on a investi depuis 7 ou 8 ans une série de mesures de simplification et de compétitivité sur l’ingénierie et l’innovation : CIR (Crédit impôt recherche), statut JEI (Jeune entreprise innovante), mise en place de dispositifs fiscaux incitant l’investissement dans les PME… jusqu’à dernièrement la French Tech. On favorise donc la création d’entreprises innovantes mais celles-ci ont du mal à grandir. Principalement parce qu’elles n’ont pas accès aux marchés qui conforteraient leur croissance et leurs marges. L’innovation ne rencontre pas son marché. Il faut que nos grands leaders nationaux d’envergure internationale se tournent vers nos PME innovantes pour entrer dans un cercle vertueux de montée en gamme et de compétitivité.

Le Pacte PME a été lancé en 2006 par le Comité Richelieu et Oséo ! L’alerte lancée aujourd’hui au travers de la note remise au médiateur Jean-Lou Blachier n’est-elle pas un aveu d’échec des précédentes tentatives destinées à orienter la commande publique et privée vers les PME, comme le Pacte PME précisément ?

Non. Le Pacte PME a entrepris un travail culturel pour fluidifier la relation entre les achats et les PME. Tout le monde a peur de la complexité réglementaire. Et ce n’est pas par de grands chamboulements législatifs mais par de petits ajustements et de petites victoires que l’on fera évoluer les choses. Le Pacte PME a aujourd’hui une cinquantaine d’adhérents – grands groupes et collectivités. Il montre la voie. Son intérêt est d’avoir réussi à rassembler 50 donneurs d’ordre, c’est un actif intéressant. Actuellement, on a, d’un côté, une collaboration établie dans les pôles de compétitivité entre les grands comptes et les PME sur des projets de R&D, et, de l’autre, entre les acheteurs de grands donneurs d’ordre et les patrons de PME. On dispose de tous les ingrédients pour faire un Small Business Act, je dis bien faire et pas le décréter par la loi.

La proposition 8 du Pacte de compétitivité, annoncé par le Premier Ministre en 2012, qui fixe des objectifs de croissance des achats innovants vers les PME pour les amener de 1% à 2% dans les commandes publiques, va dans le bon sens…

Oui. Cela va inciter les acheteurs à mettre en place des moyens et des processus leur permettant de mieux travailler avec les PME innovantes. L’atteinte de cet objectif de 2% (qui représentent 300 millions d’euros) va ouvrir naturellement des perspectives beaucoup plus ambitieuses. Cette directive du Pacte de compétitivité est en train d’être traduite dans le code des marchés publics, lequel rend l’achat d’innovations aux PME risqué. Avec le principe de précaution, on se coupe de nombreuses inventions et les entreprises qui les commercialisent finissent par disparaître.

« Aligner les road maps de développement de produits innovants avec les feuilles de route d’achats »

Mais un acheteur public ne peut pas outrepasser le code des marchés publics ?

Dans notre note remise à Monsieur Blachier, on évoque certains dispositifs comme l’introduction de variantes pour pouvoir réserver quelques marchés de faible montant par exemple, ou pour faciliter les achats de proximité. On mentionne aussi la notion de partenariat d’innovation qui n’obligerait pas à une remise en concurrence entre la phase d’achat d’un prototype et l’achat de solution industrielle. Mais, on ne veut pas entrer dans la discussion du code des marchés publics.

Que préconisez-vous ?

On se rend compte que les acheteurs et les fournisseurs d’innovations ne se connaissent pas. Les directions achats n’ont même pas idée de l’existence de telle ou telle solution innovante. Au-delà de la rencontre physique, nous recommandons d’abord la mise en place d’une plate-forme de sourcing des offres innovantes de PME développées au sein de tous les écosystèmes d’innovation français. Ce travail d’identification et de caractérisation de l’innovation est fondamental. Avec cette place de marché, l’objectif est de déposer les innovations sur le bureau de l’acheteur. Systematic va créer un pilote de cette plate-forme à destination des entreprises du territoire francilien, mais cet outil a ensuite vocation à être utilisé par l’ensemble des pôles de compétitivité français.

Quel est le rôle joué par le Club des achats innovants de Systematic ?

Nous souhaitons avec ce club non seulement tisser un lien de R&D, mais aussi de business entre les acheteurs de grands comptes et les PME innovantes. Il s’agit d’aligner les road maps de développement de produits innovants avec les feuilles de route d’achats. Nous travaillons notamment avec le service achats de Renault et d’EDF.

« Un observatoire pour mesurer l’évolution des résultats »

Y a-t-il un lien entre les propositions énoncées dans la note envoyée au médiateur et la consigne donnée dans le cahier des charges French Tech de mettre en place des politiques d’achat favorables aux start-ups ?

C’est plutôt l’inverse. On n’a pas attendu la French Tech pour réfléchir au renforcement des dispositifs favorisant l’achat des innovations des PME françaises. Le cahier des charges de la French Tech n’est pas sorti du chapeau. Il est le fruit des réflexions des acteurs numériques et issus de groupes de travail ! Nous nous inscrivons bien sûr dans la dynamique French Tech. Nous sommes même en train de conduire avec le pôle Cap Digital une opération pilote baptisée le Pass French Tech. L’idée est là d’identifier les start-ups les plus prometteuses et leur proposer un guichet unique leur donnant un accès privilégié et simplifié aux offres de Bpifrance, d’UbiFrance, de la Coface ou de l’Inpi.

A côté de la plate-forme de sourcing, vous proposez un Pacte d’achats innovants couplé à un Observatoire des achats publics aux PME innovantes. Comment allez-vous alimenter cet observatoire ?

Nous avons réuni des acteurs importants, Syntec Numérique, Afdel, Pacte PME, la DGCIS sur la question de l’accès à la commande des PME. Il faut maintenant se fixer les objectifs et mesurer l’évolution à la fois des réglementations et des résultats tangibles. Systematic réalise chaque année (depuis deux ans, ndlr) une étude pour savoir où en est la commande publique et privée à destination des PME nationales. Cette étude a naturellement vocation à être conduite dans tous les pôles de compétitivité français.

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