La révolution numérique auvergnate est en marche. « L’Auvergne du nouveau monde sera une Auvergne digitale », déclarait en juillet dernier René Souchon, le président du Conseil régional d’Auvergne en marge de la signature du contrat de partenariat public privé sur le déploiement du très haut débit sur l’ensemble du territoire. Un contrat signé en présence des partenaires associés à ce projet structurant, à savoir les quatre départements et les six agglomérations de la région. Après 18 mois de dialogue compétitif avec des aménageurs, c’est Orange qui a remporté le contrat devant Axione, filiale de ETDE (le pôle Energies et Services de Bouygues Construction).

L’Auvergne, petite région où il fait bon vivre, était dès 2009 la première région française couverte à 100 % par le haut débit. En 2011, l’Auvergne avait été choisie par le gouvernement pour devenir le laboratoire d’expérimentation du très haut débit (THD). Après un premier contrat en 2007, qui a permis d’améliorer la couverture haut débit de 37000 foyers, l’objectif de ce nouveau contrat est d’apporter sur la première tranche (2013-2017) un débit minimum de 8 Mbit/s à tous les auvergnats d’ici 2017 !

Largement médiatisé au niveau national, le développement du THD fait figure de locomotive du dynamisme auvergnat dans le domaine numérique. C’est aussi un arbre qui cache une forêt très fertile où poussent de nombreuses actions en faveur de l’essor de l’économie numérique territoriale : nouveaux usages dans l’éducation, préparation d’une candidature French Tech, projet de création d’un pôle d’excellence numérique. Digital-MIF a souhaité faire un grand tour d’horizon de ces initiatives auvergnates et a pour cela interrogé Sophie Rognon, Directrice de la Mission Développement Numérique au Conseil régional d’Auvergne. « L’Auvergne, c’est des pneus, des céréales et… du numérique ». Voilà résumé en substance ce grand entretien.

Sophie Rognon, Directrice de la Mission Développement Numérique au Conseil régional d'Auvergne

Sophie Rognon, Directrice de la Mission Développement Numérique au Conseil régional d’Auvergne

Quel est l’investissement consenti par la région Auvergne dans le cadre du déploiement du THD ?

Au total, l’investissement et l’exploitation du réseau coûteront à la région 971 millions d’euros sur 24 années. On a aujourd’hui bouclé le tour de table de financement (375 M€) pour la première phase (2013 à 2017). On va faire en sorte que cette première tranche affermie donne des résultats très tangibles avec au total plus de 6000 sites reliés au très haut débit. En 2017, 100% des lycées et 94% des collèges seront raccordables à la fibre optique. 100% des établissements de santé (hôpitaux, cliniques) seront également raccordés au réseau THD, ce qui contribuera au développement de la télémédecine en particulier sur les zones victimes de désertification médicale. Dans toutes les communes auvergnates, les entreprises de plus de 5 salariés bénéficieront du THD.

Quelles sont les technologies retenues ?

Tout cela va se faire avec un mix de technologies. 86% de la population profiteront d’un débit de 8 Mbit/s au minimum grâce à des technologies terrestres – FTTH et WifiMax. Et 14% des foyers seront potentiellement éligibles au satellite dans des zones plus reculées. Si l’on affermit les phases 2 (2017-2021) et 3 (2021-2025), ce seront 77% des foyers de la région qui pourront souscrire à l’internet très haut débit en 2025. En tant qu’acteur public, nous sommes grossiste. Nous mettons à disposition de nos clients, à savoir des opérateurs privés (SFR, Free, Orange, Bouygues, Adista, Céleste, Nordnet, Ozone, etc), l’infrastructure que nous installons. C’est à eux qu’il revient de commercialiser le service THD aux auvergnats.

Le THD va donner naissance à de nouveaux usages. Quels sont ceux sur lesquels vous mettez l’accent ?

Ce débit de 8 Mbit/s permet de répondre aux besoins des foyers sur des usages que l’on déploie au niveau de la puissance publique, à commencer par les usages associés à l’éducation. Nous travaillons notamment sur le développement des espaces numériques de travail (ENT) en partenariat avec le rectorat et les départements pour accompagner le besoin de formation des enseignants pour l’intégration du numérique dans la pédagogie. La formation de la jeunesse au numérique et par le numérique est un enjeu très fort. On se heurte à l’appropriation de l’outil digital par les enseignants. Aussi, nous les incitons à travailler entre pairs par discipline pour développer des contenus.

« En misant sur l’éducation numérique des élèves du 1er degré jusqu’à l’université, nous misons sur la compétitivité de l’Auvergne de demain »

Nous n’avons pas encore atteint l’effet masse d’enfants formés au numérique, notre objectif est de dépasser les 30% d’élèves éduqués au numérique, capables d’accéder aux contenus que les enseignants déposeront sur les portails idoines. Il faudra pour cela mettre en place un cloud numérique éducatif, lequel pourrait d’ailleurs être hébergé sur le nouveau green datacenter (CRRI) du campus des Cézeaux. Tout cela coûte cher, mais en misant sur l’éducation des élèves du 1er degré jusqu’à l’université, nous misons sur la compétitivité de l’Auvergne de demain.

L’Auvergne développe-t-elle les MOOC (Massive Open Online Courses) ?

L’université d’Auvergne et l’université Blaise Pascal ont déjà commencé à déployer les MOOC. Une initiative qui va se renforcer avec un projet de « learning centre » (la version moderne des bibliothèques et des centres de documentation et d’information, ndlr), dont l’objectif est de centraliser l’ensemble des ressources numériques. Ce qui passe par une numérisation du stock d’ouvrages d’information déjà disponibles avant de les rendre accessible en tout point du territoire. Sachant qu’aujourd’hui, un même ouvrage peut être numérisé trois ou quatre fois. Le « learning centre », qui sera situé à Clermont-Ferrand, est donc une façon de rationaliser ce processus et de gagner en efficacité. En partenariat avec le CRDP (Centre régional de documentation pédagogique), il permettra de former aussi bien les élèves que les enseignants. L’Auvergne ne souhaite pas se faire distancer sur ces nouvelles formes de pédagogie, et a d’ores et déjà engagé des études sur le montage de ce projet qui s’avère relativement onéreux. Mais nous pourrons capitaliser sur notre infrastructure très haut débit.

Quel est le nombre d’emplois directement liés à l’industrie numérique auvergnate ?

Nous sommes en train d’élaborer l’observatoire de notre écosystème numérique. A ce jour, nous dénombrons plus de 950 entreprises du numérique en Auvergne, avec 500 sociétés rien que sur la métropole clermontoise. Nous avons des velléités French Tech : c’est positif puisque cela nous incite à cartographier finement les acteurs de l’industrie numérique, c’est primordial. Et tout n’est pas dans le code NAF. Pecheur.com par exemple n’expose pas une nomenclature informatique, alors que son modèle d’affaires (e-commerce) repose totalement sur le numérique. Nous souhaitons pérenniser cet écosystème et accompagner sa croissance et d’en faire un vrai atout économique de la région.

« L’Auvergne, c’est des pneus, des céréales et… du numérique ! »

Carte du déploiement du très haut débit en Auvergne

Carte du déploiement du très haut débit en Auvergne. Cliquez pour agrandir.

Le THD sera un facteur d’attractivité de votre territoire pour les entreprises désirant s’implanter en région. Mais quels sont dès aujourd’hui les dispositifs régionaux mis en place pour soutenir la croissance de jeunes entreprises innovantes dans le domaine numérique ?

Nous avons neuf clusters d’excellence, dont un sur le numérique, Auvergne TIC, qui compte près d’une centaine d’adhérents, issus majoritairement (environ 80%) de l’agglomération clermontoise. Ce sont des entreprises qui ont compris l’enjeu de jouer collectif. En outre, quatorze projets de création dans les TIC ont été incubés par Busi, l’incubateur auvergnat. Nous avons des dispositifs qui relèvent de la prérogative d’un conseil régional dans le cadre du développement économique. On a ainsi des bourses d’innovation (création d’entreprise, transfert de technologie…) avec un encouragement à rapprocher les universités, les laboratoires et des entreprises. Depuis 2012, 23 start-ups innovantes ont été financées de cette manière. Pour favoriser la création de jeunes entreprises innovantes et renforcer leurs fonds propres, l’Auvergne a aussi été l’une des premières régions à mettre en place le fonds Jeremie (Joint European Resources for Micro to Medium Enterprises) – géré par Sofimac Partners et la CCI Auvergne – dans le cadre du programme Feder 2007-2013.

Quelle est la réserve de ce fonds ?

Il bénéficie d’un effet levier de la Commission européenne à hauteur de 18 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 7,2 millions d’euros apportés par le Conseil régional. Douze entreprises innovantes – nos pépites – ont ainsi été accompagnées. Je peux aussi mentionner le fonds Fiad (Fonds d’investissement auvergne durable) et le travail de nos agences régionales. Après une campagne de communication, l’ARDE (agence régionale de développement économique) a réussi en 2012 à convaincre l’entreprise Perfect Memory (web sémantique) auparavant située en Picardie de venir s’implanter en Auvergne avec ses dix collaborateurs (cette jeune pousse a levé 600 k€ auprès de Sofimac Partners, ndlr). C’est l’atout de notre petite région de savoir fédérer et mobiliser rapidement l’ensemble des acteurs. Les fondateurs de Perfect Memory se sont vraiment sentis entourés.

« Une thématique d’excellence émerge autour de la traçabilité numérique du vivant, des objets et des données »

Dans le domaine numérique, existe-t-il en Auvergne une technopole équivalente au Biopôle Clermont Limagne dont la renommée dans le secteur de la bio-industrie dépasse largement les frontières auvergnates ?

Non pas pour l’instant. C’est clairement un projet prospectif territorial. Un des points forts de la mise à jour en juillet prochain du schéma régional d’aménagement et de développement durable du territoire (SRADDT) porte sur la création d’un pôle d’excellence numérique en Auvergne. Et comme nous n’aurons jamais l’effet quantitatif d’une grande métropole comme Lyon et Grenoble, nous cherchons à thématiser nos compétences. Une thématique d’excellence émerge autour de la traçabilité numérique du vivant, des objets et des données. Ce qui nous amène à tout ce qui touche à l’identité et la sûreté numérique (hébergement, algorithme de cryptage…). C’est sur ce volet-là que l’Auvergne envisage de se positionner.

Pourquoi atterrissez-vous sur cette thématique ?

On n’a pas l’effet nombre par thématique d’éditeurs de logiciels pour monter des pôles comme par exemple Imaginove en Rhône-Alpes. Il a fallu que l’on trouve une thématique spécifique, mais néanmoins transversale. C’est dans la transversalité que la thématique de la confiance numérique est intéressante parce qu’elle s’applique à tous les secteurs d’activité ciblés par les éditeurs. Quand je parle à des entreprises aussi variées que Michelin ou Limagrain, celles-ci sont intéressées par la traçabilité numérique. Pour Michelin, c’est un moyen de lutter contre la contrefaçon (intégration de puces dans le pneu…). Pour Limagrain, il s’agit de tracer la semence jusqu’au produit fini dans l’assiette (emballage intelligent…). Il existe d’ailleurs une chaire de recherche sur la confiance numérique créée par la société Almerys (filiale d’Orange, ndlr) en partenariat avec le laboratoire du Limos (Laboratoire d’informatique, de modélisation et d’optimisation des systèmes).

« Nous voulons développer des « living labs » régionaux pour expérimenter les services innovants »

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Sophie Rognon : « Le THD est un laboratoire vivant pour les entreprises de notre écosystème numérique. »

Pour attribuer des fonds, la Commission européenne demande aux régions de déterminer de manière spécifique à leur territoire quelles sont les filières d’avenir qui leur permettront de se différencier au niveau national, européen, voire mondial. Dans une stratégie de spécialisation intelligente, nous en avons déterminé cinq : prévention santé et confort de vie, systèmes agricoles durables, espaces de vie durable (éco-construction…), traçabilité physique et numérique, et systèmes intelligents et performants (machine intelligente, robotique…). Des entreprises ont été repérées autour de ces thématiques qui réservent toutes, directement et indirectement, une large place au numérique. On est là sur un volet d’innovation « time-to-market ».

Les axes d’innovation dans le domaine de la confiance numérique ne vont-ils pas émerger avec le développement de nouveaux usages encore inconnus aujourd’hui et permis par le très haut débit ?

Si, puisque plus on développe le très haut débit, plus on va le consommer et plus la question de la confiance numérique sera aiguë. Il faudra bien sûr « marketer » les produits et services numériques qui viennent s’adosser aux technologies de pointe liées à la traçabilité digitale. Le très haut débit est un laboratoire vivant pour les entreprises de notre écosystème qui peuvent tester leurs services innovants à grande échelle. Nous voulons développer des « living labs » régionaux pour expérimenter les services innovants imaginés par nos entreprises et identifiés lors de séminaires organisés pour la filière d’innovation stratégique dans la traçabilité numérique.

Clermont-Ferrand va-t-elle faire acte de candidature à la labellisation French Tech ?

Nous avons dressé le constat collectivement qu’une candidature de la métropole auvergnate à la French Tech était un peu prématurée. Nous l’envisageons plutôt dans les 18 mois qui viennent. On veut d’abord favoriser l’émergence d’un plus grand nombre de structures d’accélération privée. Le président de Pêcheurs.com – Olivier Bernasson – va d’ailleurs créer un accélérateur privé dans l’Allier à Gannat. Il prévoit d’accélérer cinq entreprises par an à partir de 2015 (mentoring, coaching, ingénierie financière…).

L’Auvergne reste-t-elle active dans l’accompagnement de ses TPE et PME dans l’usage des outils numériques ?

Oui, on le constate au niveau régional, ce besoin perdure. Des dispositifs existent depuis longtemps pour favoriser la mutation des petites entreprises vers le numérique, comme Pratic, les centres de ressources des CCI, qui les aident à intégrer le digital dans leur activité. Ces centres animent des ateliers, montent des rendez-vous en face à face avec les patrons d’entreprise. L’ARDTA (agence régionale de développement des territoires d’Auvergne) a ainsi mis en place un réseau de coaches numériques.